Xénophobie
en Afrique du Sud : en finir avec les idées reçues

Photo:
Tebogo Letsie/IRIN - Les étrangers ne sont pas les bienvenus pour ces habitants
de l’implantation sauvage de Ramaphosa, à l’est de Johannesbourg (photo de
2008)
NAIROBI,
23 avril 2015 (IRIN) - La xénophobie ne sort pas de nulle part. Elle naît des
problèmes sociaux et des difficultés économiques. Après une recrudescence de la
violence à Durban et Johannesbourg qui a fait sept morts et poussé plus de
5 000 personnes à fuir de chez elles, voici un aperçu de l’histoire de
la xénophobie en Afrique du Sud et des idées reçues qui y ont pris
racine.
La
vérité sur les chiffres
La
xénophobie se nourrit de préjugés et l’un des plus ancrés en Afrique du Sud est
que le pays est envahi d’« étrangers », mot utilisé pour désigner les
migrants non blancs et plus précisément les autres Africains. L’immigration ne
date pourtant pas d’aujourd’hui. Les pays de la région fournissaient déjà de la
main-d’oeuvre aux mines d’Afrique du Sud dans les années 1870 et des meneurs
pour les premiers mouvements ouvriers. Mais la xénophobie est liée à la fin de
l’apartheid en 1994 et à l’arrivée d’immigrés provenant de pays plus
lointains.
En
1997, le ministre de l’Intérieur Manogosuthu Buthelezi a déclaré, sans pour
autant fournir la moindre preuve, que le pays comptait entre 2,5 et
5 millions d’habitants « illégaux ».
Il a appelé les citoyens à aider les autorités à les détecter, les poursuivre et
les renvoyer. Cette année-là, 30 demandeurs d’asile ont été tués dans des
attaques non provoquées.
Il
n’est jamais facile d’estimer le nombre de migrants (officiels et sans papiers).
Mais les chiffres cités pour l’Afrique du Sud sont loin d’être
concordants : entre 1,6 et 6 millions selon les sources, sur une
population totale de 54 millions d’habitants. Ce qui fait l’unanimité,
comme les sondages le montrent régulièrement, c’est que les immigrés sont
généralement mal vus.
Mais
tous ne sont pas logés à la même enseigne en matière de préjugés. Les immigrés
originaires de pays culturellement analogues comme le Botswana, le Lesotho et le
Swaziland sont généralement mieux perçus que ceux qui viennent d’autres pays
voisins comme le Zimbabwe et le Mozambique. Les immigrés provenant de pays plus
éloignés, notamment du Nigeria, de la République démocratique du Congo et de
Somalie sont ceux qui ont fait le moins bon score dans l’indice de « favorabilité »
de 2010 du projet sur les migrations en Afrique australe (Southern African
Migration Project, SAMP).
Concurrence
pour l’emploi
Un
taux de chômage de 26 pour cent (37 pour cent si l’on tient
compte des demandeurs d’emploi de longue durée), une profonde inégalité et des
services sociaux sclérosés sont considérés comme un terreau fertile pour la
xénophobie. Dans cette concurrence apparente pour des ressources rares, les
Sud-Africains pauvres considèrent les étrangers comme des rivaux pour les
emplois, les logements et les services dont ils espéraient pouvoir bénéficier
avec la fin de l’apartheid.
Rien
ne prouve pourtant que les étrangers soient le problème. Selon Hamadziripi
Tamukamoyo, de l’Institute of Security Studies, « une étude du
Gauteng City-Region Observatory a révélé que les immigrés internationaux
n’étaient pas source de chômage, mais contribuaient au contraire à l’économie en
louant des boutiques aux Sud-Africains, en créant de l’emploi pour les locaux et
en payant des taxes sur la valeur ajoutée. Les étrangers qui dirigent des
entreprises emploient davantage de Sud-Africains que les entreprises dirigées
par des Sud-Africains. »
Dans
un rapport publié en 2014, le Migrating for Work Research Consortium
(MiWORK) a remarqué que bien que les immigrés africains réussissent mieux
que les Sud-Africains sur le marché de l’emploi, « ils ont davantage
tendance à être employés dans le secteur informel et à exercer des emplois
précaires, l’un comme l’autre caractérisés par des revenus
inférieurs. »
En
se basant sur les données officielles relatives à l’emploi, le MiWORK
a découvert que « les migrants internationaux » ne représentaient que
quatre pour cent de la population active d’Afrique du
Sud.
« Nous
ne croyons pas que la violence xénophobe soit fondée sur la crainte que les
étrangers “volent les emplois”. Elle est fondée sur une inégalité économique
profonde et sur l’incapacité du gouvernement à appliquer des politiques
créatrices d’emploi et de croissance […] Elle est fondée sur des conditions
socio-économiques désespérées pour la majorité des Sudafricains », a dit à
IRIN Mienke Mari Steytler, porte-parole de l’Institute of Race
Relations.
Crime
et châtiment
Lorsque
le fils du président Jacob Zuma, Edward, a dit le mois dernier que les étrangers
étaient non seulement des trafiquants de drogue, mais aussi une « menace pour
la sécurité » et qu’ils devaient partir, il se faisait l’écho
d’une idée bien ancrée associant les immigrés à la criminalité. Selon un sondage
du SAMP, 55 pour cent des Sud-Africains pensent
ainsi.
Si
tous les migrants ne respectent pas forcément la loi, le stéréotype du baron du
crime d’Afrique de l’Ouest corrompant la société — dont les médias se
délectaient allègrement à une certaine époque — n’est pas représentatif de la
réalité. D’après un rapport
de 2014 de l’institut national pour la prévention du crime et la
réinsertion des délinquants, les étrangers ne représentent que quatre pour cent
des condamnés.

Photo:
Mujahid Safodien/IRIN - Un commerçant somalien devant son épicerie informelle à
Zandspruit, une implantation sauvage proche de Johannesbourg (photo de
2012)
« Nous n’avons pas affaire à des faits, mais à des perceptions », a dit à IRIN David Cote, de Lawyers for Human Rights.
La
violence est-elle spontanée ou dirigée ?
Historiquement,
un peu des deux, selon M. Cote. À l’échelle locale, les étrangers sont les
boucs
émissaires rêvés pour expliquer l’échec du parti au pouvoir, le
Congrès national africain (ANC), en ce qui concerne les services publics. Ils
sont d’ailleurs victimes de violences dans presque toutes les manifestations
contre les mauvais résultats du gouvernement. D’après M. Cote, les
commerces locaux essayent aussi de se débarrasser de la concurrence
des boutiques informelles tenues par des étrangers et sont accusés de provoquer
les agressions.
Selon
Jonathan Crush et Sujata Ramachandran, chercheurs
du SAMP, les autorités locales ont adopté « une position “protectionniste”,
qui a mené à plusieurs règlements et politiques cherchant à désavantager, pour
ne pas dire éliminer complètement, l’entrepreneuriat
immigré ».
Beaucoup ont le sentiment que les boutiques informelles tenues par des immigrés désavantagent d’une certaine manière les Sud-Africains et l’ANC a puisé dans ce ressentiment issu de l’idée que les étrangers nouvellement arrivés réussissent à mettre sur pied des boutiques et à gagner de l’argent. En janvier, dans un contexte de tensions croissantes, la ministre du Développement des petites entreprises, Lindiwe Zulu, a dit que les entrepreneurs immigrés devaient partager leurs secrets commerciaux.
Que
faire ?
La
violence envers les immigrés et leurs biens est une menace constante. L’exemple
le plus sanglant est l’assassinat de 70 personnes en 2008. Cependant, alors
que les troubles récents prennent de l’ampleur, de nombreux Sud-Africains,
choqués et atterrés, font cause commune avec leurs voisins d’origine étrangère
et condamnent les attaques.
La
tentative de M. Zuma et de ses ministres de rassurer les immigrés et de
contenir les violences est arrivée bien tard et a manqué de sincérité et
d’empressement. Les initiatives passées pour faire reculer la xénophobie ont
fait leur temps, sapées par le refus
des responsables de reconnaître l’existence du problème, ces violences étant
assimilées à des actes criminels comme les autres.
« Les
autorités du pays — de l’échelle locale jusqu’au plus haut niveau – doivent
parler d’une même voix pour en finir avec les idées reçues concernant les
étrangers », a écrit M. Tamukomoyo. « Les services de
renseignement de l’État doivent diriger leurs efforts vers une meilleure
compréhension des dynamiques qui sous-tendent ces violentes attaques, afin de
mieux prévoir où elles risquent d’avoir lieu et dans quelle mesure elles sont
organisées. »
Les
auteurs de violences ont souvent échappé à la justice, mais M. Cote espère
« que cette fois, la question de l’impunité sera résolue, que les
poursuites auront lieu et que les [coupables] seront condamnés à des peines
appropriées. »