La démographie en Afrique Subsaharienne, perpectives et enjeux

 


Après la proposition d'un nouvel ordre :

- géopolitique mondial (pendant la guerre du Golfe),

- écologique(lors du sommet de Rio en juin 1992),

- commercial (avec la naissance de l'OMC à Marrakech en avril 1994), voilà maintenant qu'on nous propose lors de la troisième Conférence Internationale de la Population et du Développement (C.I.P.D) qui a eu lieu au Caire du 5 au 13 septembre 1994, un nouvel ordre démographique.

Au regard de cette succession de conférences et de leur manière de hacher les problèmes, une question générale apparaît comme une évidence pour ceux qui s'intéressent un tant soit peu à la démographie et au développement. La démographie et le développement sont des phénomènes combinatoires de plusieurs variables (logiques et irrationnelles) : biologiques, comportementales, sociales,... En saucissonnant ainsi les différents problèmes, ne risque-t-on pas d'obtenir des réponses fragmentaires? Peut-on faire fi des liens entre environnement et développement, environnement et libre-échangisme, politiques d'investissement et politiques énergétiques, choix scientifiques et budgets militaires ?

Derrière l'objectif de la CIPD relatif à la stabilisation de la "population mondiale" en 20 ans, se profilent des enjeux entre le Nord et le Sud en général dont l'Afrique au sud du Sahara semble être au coeur, du fait notamment de sa vigueur démographique et de sa marginalisation économique. Qu'en est-il de l'état et perspective de la démographie en Afrique Subsaharienne et des débats et enjeux qui l'entourent.

I. ETAT ET PERSPECTIVE DE L'EVOLUTION DE LA POPULATION EN AFRIQUE

Une progression exponentielle de la population dans le monde...

L'histoire de l'âge et du nombre des hommes est discontinue et controversée et demeure intimement liée aux progrès techniques relatifs à la production agricole et énergétique, à la circulation de l'information, des personnes et des marchandises,... Habituellement, ces progrès contribuent à une transition démographique. Les statistiques ont aidé à appréhender l'ampleur de ces évolutions démographiques et les perspectives à venir.

Ainsi, avant le paléolithique ("l'âge de la pierre taillée" vers 12000 avant J.C.) introduisant l'agriculture, l'élevage et la construction des cités lacustres, les populations dans le monde ont été estimées entre 5 à 10 millions, au alentour de 300 millions il y a 1000 ans et un milliards au début du XIX è siècle, 2 milliards vers 1925, 3 milliards vers 1960, 4 milliards vers 1975, 5 milliards en 1987, 5,7 milliards en l'an 2000.

La progression séculaire de la population dans le monde est sans conteste exponentielle, elle a doublé en un siècle (du début du XIX è siècle au début du XX è siècle) et a plus que doublé en 45 ans (entre 1950 et 1995, elle passe de 2,5 milliards à 5,5 milliards d'hommes). Elle va sans doute doubler dans une cinquantaine d'années. Dans cette dernière perspective la progression devient plus lente, ce qui signifie qu'elle atteindrait au cours du siècle à venir son niveau asymptotique. Quelles que soient les évolutions futures, il est indéniable qu'avec le nombre actuelle de la population dans le monde, d'énormes difficultés apparaissent déjà au niveau économique (mode de production et d'accumulation, ...), et géopolitique (gestion des mouvements de la population). La réponse à ces problèmes n'est sans doute pas démographique, même si certains la lient exclusivement aux dernières évolutions démographiques.

... due essentiellement, ces cinquante dernières années à l'apport des pays en développement en général et de l'Afrique Subsaharienne en particulier

Cette progression fait d'autant plus peur que sur cette population de 3 milliards d'hommes en augmentation cette dernière moitié du siècle, 2.5 milliards sont nés dans les pays du Tiers monde . Ainsi, les pays développés (P.D.) ne représenteraient plus que 1/6e de la population dans le monde en 2025, au lieu de 1/3 actuellement.

Quant à l'Afrique Subsaharienne, l'hypothèse de l'organisation des nations unies (O.N.U.) repose essentiellement sur une fécondité forte : 6,5 enfant par femme en moyenne en 1990 à 3,5 en 2025. Fondé par conséquent sur l'hypothèse d'une croissance démographique de 2,8 % en moyenne par an pendant 35 ans, le 1/4 de l'accroissement de la population dans le monde sera africain : soit 800 millions de personnes entre 1990 et 2025.

Population d'Afrique (en milliers d'habitants)

Régions d'Afrique

Zones

périodes

EST

CENTRE

SUD

OUEST

SUD DU SAHARA

Pourcenta-ge

%

 

1990

154013

43596

17761

130740

345970

69,91

 

RURALE

2025

288398

70014

21010

213290

592712

40,82

 

 

1990

42860

26458

22465

62465

154745

30,09

 

URBAINE

2025

254138

122328

59123

294165

729754

59,18

 

 

1990

196873

70054

40086

193072

500713

 

 

TOTAL

2025

542536

192342

80133

507455

1322466

 

 

Pourcentage

1990

39,32

14

8,12

38,56

 

 

 

%

2025

41

14,6

6

38,4

 

 

 

Sources :Nations-Unies, World urbanization, Prospects 1990, New York,1991.

Cette prévision est très contestée par plusieurs auteurs qui lui reprochent d'occulter le changement de comportement démographique en Afrique face aux contrainte économiques, sociales et politiques actuelles . La "surprise" des autorités Nigérianes lors du recensement de novembre 1991 constatant 88 millions au lieu de 123 millions prévus, alimentent une certaine perplexité sur les données démographiques en Afrique.

Quelles que soient leurs limites, ces statistiques demeurent tout de même des outils d'analyse non négligeables. Les données du tableau ci-dessus nous donnent déjà une représentation de la population en Afrique Subsaharienne : une population plus rurale qu'urbaine (avec une évolution inverse et accentuée à venir), des poids régionaux dans cette évolution somme toute stable et une augmentation de la population en 35 ans de 264 % prévue en 2025,.concentrée sur les côtes Est et ouest

En réalité, cette progression, augmentation, "explosion" ou croissance démographique demeurent relativement dans les mêmes proportions que celle observée en Europe au cours du XIX è siècle , même si l'ampleur est différente. Cette progression démographique n'est pas une surprise en ce qui concerne notamment ses causes principales, cependant l'incertitude demeure sur le temps qu'elle va prendre.

Une Afrique hétérogène malgré des tendances lourdes

La principale cause de l'accroissement démographique est incontestablement la conjonction d'un taux de natalité (nombre de naissance vivante rapporté à l'ensemble de la population, sans condition d'âge ni de sexe) élevé et d'un taux de mortalité notamment infantile en baisse. Cette baisse de la mortalité est le fait essentiellement de progrès effectués sur une longue période au niveau de la médecine, de l'hygiène, de l'alimentation, de la formation,...

L'écart entre le taux de natalité et celui de la mortalité donne le taux d'accroissement naturel, en d'autre terme l'ampleur de cette progression que l'on appelle par ci "explosion" et par là "bombe " ou "prolifération", etc.

Derrière la réalité homogène des moyennes arithmétiques sur l'Afrique, où des chiffres globalisant les pays en voie de développement, se cachent des disparités flagrantes . C'est le cas du taux de mortalité infantile en Afrique Subsaharienne, extrêmement variable. L'aspect la plus visible de cet accroissement naturel sans précédent en Afrique Subsaharienne, est sans doute le développement des villes.

"Accroissement démographique" et "expansion urbaine"

L'occupation spatiale (construction de maisons, de routes,..) par les hommes est en effet plus visibles que leurs accouchements (qui en Afrique demeure encore de l'ordre du sacré et du caché). Elle est intégrée dans l'analyse démographique par la dualité des concepts : urbain/rural, sédentaire/nomade,... Dès lors le taux d'urbanisation devient un indicateur d'importance, car il met en exergue dans une population donnée, le pourcentage de personnes habitant la ville.

Dans le monde, ce taux est en perpétuelle croissance : 34 % de la population dans le monde habitait en ville en 1960, 46 % en 1990 et 51 % prévue en l'an 2000. En Afrique Subsaharienne, ce taux était en 1990 de 30,09 %, il doublera sans doute en l'an 2025 (cf. tableau n...).

Toutefois, comment définir une ville ; un village ou un hameau ? De manière conventionnelle bien sûr ! Les catégories (urbaines, sédentaires,...) sont différenciées par les activités développées dans l'espace considéré. Il est certain que l'agglomération urbaine a des contours flous, imprécis : d'aucuns parleront d'une période de décomposition/recomposition des territoires, de territoires en perpétuel mouvement. Nous le leur concédons. Mais avec ses limites, le taux d'urbanisation demeure un outil de travail très utile, notamment pour effectuer des analyses synchroniques (c'est à dire dans le temps).

Prenons le cas de l'Afrique, continent qui était le moins urbanisé avec l'Asie du Sud en 1960 (18 %), le taux d'urbanisation a doublé en 35 ans (environ 37 % en moyenne en 1995). Abidjan par exemple, capitale de la Côte d'ivoire est passée de 50 000 habitants en 1950 à 2,5 millions d'habitant en 1995, pour 4 à 5 millions prévu en l'an 2000.

Indicateurs d'urbanité dans le monde

Catégories

Taux d'urbanisation

Nbre de personnes à accueillir dans les villes entre 1980 et 2020

 

1960

Prévision 2020

(en millions)

 

Pays développés

60

85

 

 

Amérique du Nord

70

88

 

 

Europe

59

84

 

 

Pays en développement

22

58

 

 

Afrique

18

55

540

 

Amérique Latine

49

82

420

 

Asie de l'Est

25

59

619

 

Asie du Sud

18

52

448

 

* Tableau constitué à partir du dossier de la revue Histoire du développement : "la ville, malgré tout", cahiers de l'institut d'études sociales de Lyon, n8 janvier 1990.

Le rythme de la croissance urbaine en Afrique (c'est aussi le cas pour les autres PED) est accéléré et l'ampleur est plus importante, par rapport à ceux des P.D. Par conséquent, sur une courte période, la région accueillera un nombre important de personnes (soit environ 540 millions entre 1980-2020), dans les villes , avec tous les problèmes que cela posera dans les domaines du logement, de la santé, du transport, de l'alimentation,... Dès lors il faut s'enquérir des principales motivations de cette attraction urbaine, pour essayer de réorienter la gestion actuelle de l'espace et de l'aménagement du territoire; qui demeure un échec en Afrique.

La principale raison de la croissance urbaine sur le continent africain est l'effet cumulé de la croissance démographique et de l'exode rural. Les campagnes se vident dans la sous-région, à cause du mirage que constitue la ville au niveau culturel, économique et politique. Le peu d'intérêt de l'<<élite du pouvoir>> (politico-administrative) et <<l'élite du savoir>> pour la campagne et les provinces, constitue le pendant de l'explication précédente. La centralisation excessive développée au début des "Indépendances" pour remédier à l'artificialité des Etats en Afrique, est un autre facteur explicatif, ainsi que le statut indigne assigné à la paysannerie par le pouvoir public et les citadins.

L'Afrique a tout intérêt à ne pas marginaliser économiquement, culturellement, spatialement et politiquement sa population rurale. Cette dernière a montré son efficacité démocratique (à travers les coopératives,...) et est susceptible de constituer la base de son développement économique. L'intérêt continental serait de ne pas de " laisser-faire " et laisser-aller le développement artificiel et informel des villes, que l'on arrive pas à maîtriser à l'heure actuelle. Par ailleurs, une croissance urbaine plus extensive qu'intensive, constitue une perte d'efficacité dans les villes et de grandes atteintes à l'environnement. L'alternative efficace à une organisation urbaine de plus en plus difficile à gérer serait de faire des campagnes et des provinces africaines, des zones attractives. D'autant plus que l'urbain semble être la zone de développement "privilégié" de la nouvelle pandémie : le Sida.

En matière de Sida, les prévisions restent incertaines entre une hypothèse basse et une hypothèse haute introduisant d'énormes décalages . D'après les avis de huit experts indépendants accrédités par l'O.M.S (Organisation Mondiale de la Santé) sur le Kenya, l'Ouganda, le Rwanda, la Tanzanie et le Zaïre, les avis différent et s'opposent. (carte du Sida en Afrique ) Au delà des chiffres alarmistes, personne ne peut déterminer à l'heure actuelle l'impact du Sida sur le continent . Tout laisse penser que d'autres phénomènes auraient plus d'incidences sur la démographie que le Sida : la crise économique entraînant la crise de la santé, du logement, ... Les conclusions des différentes études sont liées aux hypothèses et aux échantillons qui les fondent. La perplexité en la matière vient du fait que les projections actuelles reposent sur de faibles échantillons, dont la représentativité à l'échelle d'une population et d'un pays est difficile à vérifier.

En réalité l'impact du Sida en Afrique dépendra principalement de trois scénarii :

- l'évolution des comportements sexuels en Afrique (l'utilisation du préservatif, l'abstinence et le couple stable sont à l'heure actuelle les seuls remèdes),

- la découverte sur une période plus ou moins longue de vaccins contre le Sida, mais aussi son rythme de diffusion plus ou moins lent dans la région,

- la gestion médicale (traitement), psychologique (drames, ...), sociale (orphelins, ...) et économique des personnes déjà atteintes par le virus.

En somme l'état et les perspectives démographiques en Afrique Subsaharienne dépendent d'abord des politiques adoptées par les africains, mais aussi des outils utilisés par ailleurs pour analyser les situations démographiques. Ces analyses semblent ne pas être exempts d'arrière-pensées.

II. DEMOGRAPHIE : OBJET D'ENJEUX ENTRE LE NORD ET LE SUD, SOURCE D'ENSEIGNEMENT POUR L'AFRIQUE SUBSAHARIENNE

C'est pendant la conférence du Caire que les enjeux démographiques de cette fin de siècle se sont manifestés avec beaucoup d'ambiguïtés sous l'égide des organismes internationaux.

La Conférence de Caire : des orientations partielles, partiales et décevantes ; un mode de traitement inefficace.

Pendant la conférence de Bucarest (Roumanie) en 1974 "polluée" par la "guerre froide", on assista à une cristallisation des positions autour de la maîtrise de la population et sur l'idée selon laquelle le développement est le meilleur moyen de ralentir la progression démographique. La conférence de Mexico a quant à elle développé un consensus mou en 1984, notamment à cause de la "Pérestroïka" . Celle du Caire (Egypte) en 1994 s'est focalisée sur les problèmes en amont, en d'autres termes sur les moyens "politiques et sur des programmes appropriés" pour allier "population et développement". Vaste programme ! Dans cette perspective les différents sujets traités ont été dans l'ordre décroissant : les liens entre croissance et développement , les politiques de population, la situation sanitaire, la conséquence économique du Sida et enfin le vieillissement Les débats ont en réalité été focalisés sur la planification familiale, aspect partiel et partial des politiques démographiques actuelles. Certains pays allant jusqu'à proposer à l'exemple de la "conditionnalité verte" de Rio, une "conditionnalité démographique" de l'aide au développement. Dans ce cas, les crédits ne seraient octroyés qu'à partir d'un certain degré d'implication de tel ou tel Etat dans la limitation des naissances.

Partiale et partielle, car les hommes du terrain tirent une conclusion différente de celle de la dite conférence, à l'instar de Philippe COLLOMB selon lequel : "de l'avis unanime d'observateurs du développement, on ne peut plus douter du fait que la lutte contre la pauvreté soit la priorité des priorités" en matière démographique.

En fait, les organisateurs de la conférence du Caire ont occulté l'aspect combinatoire de la démographie en se soumettant à la logique du "salami" qui domine les manifestations internationales. En effet les intérêts administratifs et la volonté de ménager les susceptibilités des uns et des autres, ont toujours guidé les organismes internationaux à hacher les questions majeures et à éviter celles fondamentales qui sont liées au choix du modèle de développement mondial à l'aube du XXI è siècle : Rio, Marrakech, Caire, Copenhague, Pékin (prévu en septembre 1995 : sur les femmes). Ce qui rend le traitement des problèmes inefficaces, une sorte de jeux, de résolutions et d'actions à somme nulle.

Les autres limites de la conférence du Caire sont plurielles . La conférence a minimisé dans le chapitre 10 de son acte final certains aspects majeurs de la démographie dans le domaine de souveraineté de chaque Etat. Afin de limiter l'immigration, le droit au regroupement familial a été enlevé du texte initial pour se limiter à "une importance vitale" sans poids juridique. En outre la conférence n'a pas daigné fixer d'objectifs chiffrés. On eut dit d'incantation de grands sorciers que de délimitations de mesures pragmatiques et opérationnelles. Ce qui demeure paradoxal, c'est que si " explosion démographique" il y a, il eut fallu opérer une gestion des priorités pour désamorcer très vite la "bombe P.", ce qui n'a pas été le cas.

Passons de la forme de cette conférence pour aller au fond, en d'autres termes essayons d'examiner quelques points de vue conceptuels des organismes internationaux, ainsi que les modes de traitement (et non pas de résolution) des "problèmes planétaires", révélateurs de certains enjeux lors de cette conférence (ainsi que de ses actes préparatoires).

Les paradoxes du discours démographiques dominant l'espace politique international.

Les populations doivent-elles incorporer le développement, comme le proposent plusieurs rapports internationaux , ou au contraire doivent-elles assimiler le développement pour qu'il soit durable ? En d'autres termes, doit-on être pour un développement endogène, contre un développement exogène ? Toutes les études et recherches en la matière laissent penser que la deuxième solution (endogène) est préférable au concert de l'intégration globale au modèle du supermarché dominé par l'économisme, proposé un peu partout .

L'idéologie qui sous-tend un développement téléguidé de l'extérieur, profite de l'ambiguïté des concepts et des enchaînements causales mécaniques et parfois simplistes débités par les discours dominants néo-malthusiens, notamment ceux de plusieurs organismes internationaux néo-malthusiens :

CROISSANCE DEMOGRAPHIQUE = EXPLOSION DEMOGRAPHIQUE = SURPOPULATION = DIFFICULTE DE CROISSANCE ECONOMIQUE => DEGRADATION DE L'ENVIRONNEMENT = SOUS-DEVELOPPEMENT = INEGALITES et INJUSTICES = ANTI- DEMOCRATIE

d'où nécessité de limiter les naissances .

Les différentes positions qui se polarisent en fait autour de l'idée de surpopulation, varient et divergent sur "le niveau optimal de population" que la terre doit supporter. Quel genre de population doit-on privilégier ? Les riches, les blancs, les hommes, les jeunes,...? La surpopulation est constituée de représentations statistiques et analytiques qui varient à un état capitalistique et productif donné . Elle est souvent liée à l'idée d'un niveau optimal de population. Or, rechercher un niveau optimal de population, c'est croire que les Etats constituent un écosystème qui excluent les échanges de personnes, de capitaux et de marchandises.

C'est faire tout de même preuve de grande naïveté, de penser que les Etats sont des vases communicants, ce qui permettrait une stabilisation spontanée des populations et des productions. L'exemple de l'excédent alimentaire, "l'arme verte". des Etats-Unis et le déficit alimentaire dans certains PED le montrent bien. En d'autres termes, l'idée de population optimale semble sans doute insoutenable à l'heure actuelle, il n'en demeure pas moins vrai que les problèmes relevés par ci et là existent sans doute. Cependant, le sens des causalités utilisées par les discours dominants est-il judicieux ?

Revenons d'abord à la genèse des conférences sur la population qui a lieu tous les 10 ans.

Cette rencontre décennale a été suscitée par la peur des "pays de l'ouest" à l'époque de la "guerre froide" de la "horde des pauvres du Sud". D'où l'utilisation dissuasive des termes militaires comme "explosion", "bombe", "menace", ou bactériologiques tels que "prolifération", ... Plusieurs institutions ont dès lors été créées : le Population Council, l'International Planning Brenthood Fédération, ... On assiste alors à une inflation de rhétoriques alarmistes qui exploitent la vieille peur de la "fin du monde". Le Commandant Cousteau ne déclarait-il pas dans Paris-Match que "la population mondiale ne devrait pas dépasser 700 millions d'habitants" sinon "le Monde, sauf miracle périra sous les berceaux..." ? .

Référons nous à quelques états de la recherche, notamment les exemples probants que révèlent Hervé Kempf . La faible densité d'une population ne veut pas systématiquement dire équilibre de l'écosystème. C'est le cas de l'Himalaya indien où l'érosion empire parce que les terrasses des collines ne sont pas entretenues par les paysans qui sont partis en villes. En outre la corrélation immédiate et exclusive entre sous développement et croissance démographique est-elle bonne quand certains pays de l'Asie du Sud-est, nouvelles puissances industrielles, constituent des échecs écologiques ? Que déduire de l'affirmation d'un rapport de la Banque mondiale selon laquelle : "chaque nouvel habitant des Etats-Unis contribue six fois plus au réchauffement de la planète qu'un Mexicain, et contribution d'un Canadien équivaut à celle de 190 indonésiens" ?

Au regard de l'état actuel des connaissances nous ne pouvons que relativiser les responsabilités attribuées et les causalités liées par le discours dominant. La déforestation et l'épuisement des sols ne sont pas seulement le lot des fléaux spécifiques au Sud. Le traitement et la résolution de tels problèmes relèvent non de politiques de dénatalité, mais de choix politiques. Il faudrait financer les besoins de première nécessité (au lieu de se procurer des armes), mieux 'organiser les villes et les campagnes, réguler la barbarie économique dans les villes.

Quels enseignement peut-on tirer des débats et enjeux démographiques actuels en Afrique Subsaharienne ?

La nécessité pour les Etats de gérer la transition démographique en Afrique

L'un des "paradoxes" selon certains auteurs notamment tiers-mondistes, qui mérite d'être souligné malgré la naïveté du constat est que : il existe une disponibilité alimentaire suffisante au besoin de la "population mondiale". C'est à partir de ce genre de raisonnement qu'apparaissent de manière flagrante les contradictions du discours démographique dominant et les enseignements à en tirer. Puisque la question démographique est mondiale, elle doit par conséquent trouver des solutions bon gré mal gré, imposées au niveau mondial. Pourquoi ne pas en faire autant pour la question alimentaire ? En fait les inquiétudes d'un Nord subissant un hiver démographique ne sont pas fondamentalement liées à une démographie "galopante" au Sud, mais à la forte compétition économique et commerciale de certains pays du Sud.

Autant l'économique gouverne le choix d'un traitement global de la démographie dans le but de sa maîtrise, autant il dicte les choix quant à la répartition inégale des ressources disponibles. C'est par conséquent d'un modèle de développement dual que l'on veut mordicus maintenir : "un petit chez les autres, un grand chez soi".

Conscients de ces arrière-pensées, les africains ne doivent pas aussi affranchir leurs Etats de leurs responsabilités. En effet les Etats doivent s'impliquer avec plus de sérieux dans la maîtrise et la résolution des problèmes que pose la croissance démographique, notamment en matière d'éducation, de nutrition, de santé, ... : croissance urbaine mal maîtrisée, déficit alimentaire, dégradation de la qualité de vie rurale, mauvaise condition de vie de beaucoup de femmes et d'enfants,...

Il semble qu'à court terme, de réelles menaces pèseront sur l'alimentation en Afrique si de grands efforts d'aménagement ne sont pas faits d'ici la fin du millénaire (carte sur la situation écologique en Afrique) : problème d'eau, dégradation du sol, ... Malgré l'énorme et indéniable potentiel du continent, il doit tenir compte de la notion de "carrying capacity". Cette dernière centrée sur la production a l'avantage de poser les problèmes de surfaces, de techniques de production, et soulève les questions relatives à l'environnement et aux conséquences sanitaires,...

Enfin une meilleure organisation au niveau régional ou continentale de l'agriculture, de l'énergie,... est une priorité : le passage d'une agriculture extensive à une agriculture intensive (notamment par le développement de l'énergie animale), des politiques agricoles garantissant un minimum de production vivrière locale,... Des espaces de sociabilité dynamique (comme les coopératives et les associations,...) restent à développer. Le défi d'une éducation des femmes et des jeunes adaptée aux problèmes africains, reste à relever. Au lieu d'expatrier la formation d'une "élite", qui à terme a besoin d'une ré-insertion dans l'espace de jeux socioprofessionnels et d'enjeux politico-économiques africains, il faudrait mieux développer :

- qualitativement des formations régionales plus techniques et scientifiques, adaptés aux besoins locaux,

- quantitativement des formations de bases de la plus grande partie de la population . Nous sommes bien sûr de l'avis de Joseph Ki-Zerbo quand il remarque judicieusement et cible ainsi le fond du problème : "L'Afrique plus que les autres continents se trouve frappé par un mal structurel et radical qui affecte le métabolisme de base de ses sociétés, à cause d'un système scolaire hérité de la colonisation qui tournant le dos au patrimoine africain, amputant l'Afrique de ses fondements millénaires, est non seulement en retard sur celui des pays industrialisés, mais en contradiction totale avec les besoins vitaux élémentaires, matériels et spirituels de ses sociétés".

En somme, en Afrique en général, et en Afrique Subsaharienne en particulier, le problème de la population se pose moins en terme de nombre que de rythme et de la capacité de la sous région à prendre conscience de son identité, de ses potentialités et à s'organiser, au regard de ses possibilités productive et spirituelle sous utilisée (en chômage). La solution passera inexorablement par l'éducation.

EVOLUTION DE LA POPULATION DANS LE MONDE PAR CONTINENT1500-1990

(en milliers d'habitants) (encadré 1)

Périodes

Continents

1500

1750

1850

1900

1975

1990

nombre

%

nombre

%

nombre

%

nombre

%

nombre

%

nombre

%

AFRIQUE

85

20

80

10,6

100

8

122

7,3

411

10,3

642

11,93

AMERIQUE

41

3,5

17

2,3

61

5

144

8,6

563

14,1

710

13,19

ASIE

225

52,7

491

65,3

810

65,4

985

59,1

2279

57

3113

57,84

EUROPE

62

14,5

128

17

195

15,8

284

17

474

11,8

607

11,28

Ex URSS

12

2,8

34

4,5

70

5,6

127

7,6

256

6,4

290

5,39

OCEANIE

2

0,5

2

0,3

2

0,2

6

0,4

17

0,4

20

0,37

Total

427

752

1238

1668

4000

5382

Incidence démographique de la Traite (encadré 2)

Dans les procès démographiques que l'on fait aujourd'hui au continent africain, il ne faut pas oublier l'incidence démographique de la traite des noirs qui a sans conteste repoussé la phase de transition démographique africaine Vingt millions de personnes ont été amenés , vivantes, en quatre siècles dans le "nouveau monde". Cependant d'après les techniques utilisées (razzias, rapt, pillage, guerres,...), et l'illustration de condition d'esclavage, le rude hiver démographique que le continent africain a subi est inimaginable.

Il suffit de regarder le tableau ci-dessus ainsi que le graphique. La part de l'Afrique dans la population au niveau mondial a baissé entre 1500 à 1750 de moitié.Sa proportion dans la population mondiale a continué à baisser pendant 250 ans, pour retrouver son niveau des années 1750 qu'en 1975 et peut être son niveau des années 1500 qu'en 2025.

En réalité, à ces 20 millions de personnes il faut ajouter les pertes liées directement (morts dues aux épidémies, famines,... consécutives à la traite) ou indirectement (pertes nettes de naissances) à cette ponction démographique infamante.

A cet impact quantitatif, il faut considérer l'impact qualitatif de la traite. Toutes les catégories professionnelles (forgerons, tisserands, sorciers,...) étaient touchées.

En outre, ce fut les femmes et les hommes noirs les plus valides, les plus jeunes qui étaient recherchés par les marchands d'esclaves. En d'autres termes, la catégorie de personnes qui était la plus recherchée est celle dont la fertilité (capacité biologique à procréer) est la plus forte.

En somme le déficit vital dû à la déportation organisée d'une partie du peuple noir est indubitable. Le continent noir en subit en partie des conséquences qui ont leurs résonances aujourd'hui :

- au niveau politique par exemple la désorganisation des structures politico-sociales inadaptées à la traite, qui étaient en train de se mettre en place.

- les conséquences économiques sont énormes et inimaginables.

 

Population et développement : un vieux débat d'économie politique (encadre 3)

La population a été un centre d'intérêt pour beaucoup de disciplines, en particulier les sciences économiques, la conférence du Caire nous a montré qu'elle le demeure plus que jamais.

Jean Bodin affirmait déjà au XVI è siècle " qu'il n'est de richesses , ni de force que d'hommes" et S. Fortrey complétera en concluant que : " deux facteurs apparaissent principalement nécessaires pour qu'une nation soit puissante : la richesse et la population ". La croissance démographique a joué sûrement un rôle moteur dans le progrès et le système d'utilisation du sol aussi bien en Angleterre qu'en France de l'époque. Elle a contribué à la recherche d'un système visant à accroître la productivité et à élargir les marchés dans le secteur non agricole. Ce dernier a bien sûr eu un effet d'entraînement sur les autres secteurs : développement de voies de communication, innovations technologiques (liées non seulement à des inventions techniques, mais à leur large diffusion dans la société).

William Petit au XVII ème siècle (1661) mettrait aussi en relation l'augmentation de la population et le développement, selon lui, la croissance démographique favorise la division du travail, par conséquent la hausse de la productivité et la baisse du coût de production. Elle réduit le temps et le coût de transport, accroît la rotation des stocks de marchandises et contribue en dernière analyse à une baisse de dépenses publiques par tête.

Ceux dont les apports seront plus élaborés demeurent les économistes classiques :

- Adam Smith, David Ricardo et John Stuart Mill, en fondant sur la démographie leurs études de la division du travail, de rendement décroissant et de la tendance des sociétés, aboutissent à un état stationnaire(de la croissance économique).

- Thomas Robert Malthus marquera les analyses de la démographie économique par une relation franche entre la croissance démographique et le progrès, qu'il culminera par le concept de la "trappe malthusienne". Le pouvoir multiplicateur de la population(en progression géométrique) étant supérieur au pouvoir de production de subsistances(en progression arithmétique), constitue un frein à l'expansion démographique et condamne par conséquent l'humanité à la stagnation économique. En d'autres termes, conclut Malthus : "<<de la difficulté de se nourrir, résulte un frein puissant, agissant constamment sur la population>>. Essai sur la population, chapitre I".Les motifs de ce "power of population" sont de trois ordres :

- l'un est préventif, lié aux peurs de régresser dans l'échelle sociale,

- l'autre est actif, lié à l'instinct de survie,

- la troisième est exogène, lié à l'état du monde : la peste, la guerre, la famine, ...

La trappe malthusienne suppose que croissance démographique et croissance de niveau de vie sont incompatibles (sur une longue période d'après les néo-malthusiens). Cette affirmation n'est en fait qu'une vue de l'esprit. En Afrique où les ressources naturelles sont sous (ou peu) utilisées, la croissance démographique est nécessaire en ce qu'elle entraîne l'augmentation de l'offre du travail dans sa montée vertigineuse. L'écart entre la croissance démographique et la croissance économique ne peut être expliquée que par la sous capitalisation matérielle et humaine.

Si l'hypothèse malthusienne ne trouve pas de faits concrets pour la vérifier, on ne peut pas nier une dépendance réciproque entre les phénomènes économiques et les phénomènes démographiques.

Aux relations de nature univoque des économistes d'autrefois, la démographie historique a de nos jours une perception causale plus systémique et interactive. Les relations aujourd'hui sont plurielles, souvent contre-intuitives et dans les deux sens entre éducation ,environnement, fécondité, industrialisation,... Le champ des positions en démographie économique est devenu plus expansif, mais les analyses en la matière n'en demeurent pas moins idéologiques.

 

Quel enseignement peut-on tirer de la politique d'emigration française au XVIII è siècle ? (encadre)

L'idée de gérer l'évolution démographique (limitation des naissances, ...) est récente et est un corollaire de la transition démographique ainsi que de peurs qu'elle engendre. L'émigration a été l'une des premières solutions de régulation démographique envisagée par le politique notamment en Occident. L'émigration n'est pas en effet une solution exclusive à notre siècle adoptée par les pays en développement pour résoudre le problème de déséquilibre entre croissance économique et croissance démographique. Elle fut une solution organisée au niveau étatique par certains pays colonisateurs et mercantilistes.

Antoine de Montchrétien écrivit : "depuis que nous jouïssons de la paix, le peuple s'est infiniment multiplié en ce royaume. On s'y étouffe l'un l'autre, et seroit quasi besoin d'y pratiquer l'exemple ancien de plusieurs notions septentrionales"(c'est-à-dire l'émigration massive). De même François Quesnay a écrit un siècle après : "lorsqu'une nation est très peuplée, la colonisation de territoires déserts est la meilleure manière de faire disparaître la tension qui en résulte" L'immigration avait en effet en théorie et en pratique été préconisée et utilisée en Europe comme solution à une "surpopulation", à la famine, à la pauvreté et à l'intégrisme religieux et politique.

Cette doctrine populationniste reprise par Thomas More, entretenue par Machiavel et développée par certains mercantilistes et physiocrates, s'est transformée en politique de peuplement au XVIII è siècle en France. Colbert et l'intendant Talon (1665-1672) en furent les exécuteurs au Canada. Que peut-on tirer en tant qu'africains de ces enseignements historiques ?

D'une part, on peut dire que l'Afrique n'a jamais été le seul continent à vouloir régler ses problèmes démographiques par le déplacement partiel de ses populations. Par ailleurs l'émigration africaine actuelle n'a jamais été collective et organisée par une politique volontariste, ni consolidée par une quelconque volonté militaire. Elle n'a pas non plus été une croisade religieuse, ni doctrinaire.

D'autre part, contrairement à ce qui se passe actuellement, les politiques et les mouvements de peuplement français au XVIII è siècle ne constituaient pas une hémorragie de ressources humaines (notamment les personnes les mieux formées), ni économiques (en particulier le transfert massif de capitaux).

En somme la politique de l'immigration au XVIII è siècle en Nouvelle France permet seulement de relativiser certains discours séculaires avec des connotations idéologiques. De même certains discours misérabilistes de la part de dirigeants africains selon lesquels : "si vous ne nous aidez pas, vous risquerez d'être envahit", doivent être jetés aux orties.

Les migrations vers les pays riches ne constituent que de réponses individuelles et non collectives aux défis que posent la démographie en Afrique. Au contraire, c'est une immigration sélective qui se développe.

 

G. L. Philippe LOUNGOULAH

(in Afrikascopie (revue du Groupe d'Etudes et de Recherches Africaines (GRETRA), Lyon, juin 1995, p. 6-12)


A LIRE :

- Etienne Yan de Walle, La démographie de l'Afrique au Sud du Sahara, revue Etudes, octobre 1993.

- La population mondiale en perpectives, dossier de la revue Problèmes politiques et sociaux, n 743.

- Dossier de la revue Courrier de la planète, sur la Population mondiale, n 25, novembre-décembre 1994.

- Dossier de la revue Histoires du développement : Pratiques de la fécondité, n 22, juillet 1993.

- E. le BRISE, QUESNEL, Circulation des hommes et urbanisation, Politique Africaine, n 44, 1991, pp. 66-77.

- Dossier de la revue Futuribles sur le SIDA, n 194, janvier 1995.

- Zakya DAOUD, La conférence du Caire et ses enjeux, Monde Arabe ; Maghreb, n 146, oct-dec 1994, pp115-134.

- Guy HERZLICH, Oublier Malthus, Le Monde, Paris, 30 août 1994.


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