Fin de règne à Abidjan où la présidence est tombée

La présidence est tombée mercredi soir aux mains de forces de sécurité ralliées aux centaines de milliers de manifestants descendus dans les rues pour chasser la junte du pouvoir et refermer la première parenthèse militaire de l'histoire de la Côte d'Ivoire.

Le socialiste Laurent Gbagbo, récupérant sa victoire grâce à la vague des manifestants, a réaffirmé être le vrai président élu lors du scrutin du 22 octobre. Il a remercié ses troupes sur les ondes de la radio et de la télévision nationales, conquises par la rue, avant de rencontrer les haut-responsables des forces de sécurité.

Il a annoncé la prochaine formation d'un gouvernement, malgré les manifestations de ses rivaux du Rassemblement des Démocrates (RDR - libéral) qui demandent l'organisation de nouvelles élections. Leur candidat, l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara avait été exclu de la course à la présidence, volée par le général Robert Gueï, au pouvoir depuis le coup d'Etat militaire du 24 décembre 1999.

La chute de la Présidence, dans le quartier du Plateau à Abidjan, défendue pied à pied dans l'après-midi par les derniers partisans armés de Robert Gueï, n'a toutefois pas levé l'incertitude sur le sort de ce général, auteur du premier coup d'Etat militaire du pays et introuvable mercredi soir.

Il aura tenté par tous les moyens, y compris la tricherie électorale et une victoire auto-proclamée, de se maintenir au pouvoir malgré sa défaite évidente à l'élection présidentielle.

La cause semblait toutefois dans la soirée, après le ralliement de la gendarmerie et de plusieurs membres de la junte, alors que le régime militaire était lui définitivement enterré par les partisans de Laurent Gbagbo mobilisés par centaines de milliers.

Lâché par la communauté internationale, qui a menacé de sanctions si le verdict des urnes n'était pas respecté, désavoué par son peuple descendu dans les rues de plusieurs grandes villes du pays, Robert Gueï, semblait lui-même victime du "coup de balai" qu'il avait déclaré être venu donner à son pays en prenant le pouvoir.

Voulant troquer le treillis contre le costume cravate, son second "coup de force", électoral cette fois-ci, dissolution de la commission électorale et proclamation arbitraire de sa victoire lundi, n'a pas abouti et a été condamné dans le monde entier.

Il n'a bénéficié d'aucun soutien depuis le vote boycotté par la majorité de l'électorat.

Au contraire, même ses "frères d'armes", qu'ils soient issus de la très stratégique caserne d'Akouédo, en banlieue d'Abidjan et d'où était parti le coup d'Etat du 24 décembre, de la toujours légaliste gendarmerie nationale et même du pré-carré de son entourage, le lâchaient eux aussi, un par un.

Son porte-parole et ministre de la Communication, le capitaine de frégate Henri Sama, a ainsi annoncé mercredi à l'AFP qu'il démissionnait du Conseil national de salut public (CNSP, junte) et qu'il reconnaissait la victoire de Laurent Gbagbo à la présidentielle.

Il était rapidement suivi du capitaine de corvette Djikalou Saint Cyr, ministre du commerce.

Robert Gueï, d'abord présenté au lendemain du coup d'Etat du 24 décembre comme "le Père Noël" de la Côte d'Ivoire, avait pourtant tenté de mettre toutes les chances de son côté pour cette élection. Il avait en effet fait éliminer par une chambre constitutionnelle de la Cour suprême à ses ordres, les candidatures issues de l'ancien parti unique et celle de M. Ouattara au nom du RDR.

Il a vraisemblablement mésestimé le soutien populaire dont bénéficie Laurent Gbagbo, seul politicien ivoirien à s'être opposé au "père de l'Indépendance ivoirienne", Félix Houphouët-Boigny lors des premières élections multipartites, en 1990, remportant 18% des suffrages.

Tribun à la voix cassée, usant volontiers de formules et d'un humour ravageurs, Gbagbo n'a cessé depuis de battre campagne, et pas seulement dans son fief du centre-ouest, le pays Bété.

Mardi et mercredi, il a tenu sa promesse et prouvé sa capacité de mobilisation, lui qui avait prédit à son rival un sort "à la Milosevic" si sa victoire n'était pas reconnue.

Le bilan des affrontements de mardi et mercredi, à l'arme lourde entre militaires, ou lors de la répression par le dernier carré des jeunes militaires "guéyistes" des manifestations de civils, jusque dans les bâtiments de la présidence, restait difficile à établir mercredi, mais semblait devoir dépasser la dizaine de morts.

A l'heure du couvre-feu, mercredi soir, chacun s'interrogeait sur les prochaines heures de la Côte d'Ivoire : Fuite éperdue des militaires ou nouvelle tentative brutale de récupération du pouvoir.

(AFP, Abidjan, mercredi 25 octobre 2000 - 20h59)


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