Après le putsch avorté, le chaos (Cas de la République Centrafricaine)

Courrier International (6/6/2001)


Les coalitions entre pays africains, la haine interethnique et les armées de mercenaires, ingrédients essentiels de la guerre qui ronge la République démocratique du Congo, frappent maintenant son voisin centrafricain.

Bangui, la capitale de la République centrafricaine, vivait toujours au rythme des tirs d'armes lourdes le 5 juin au soir. Les forces armées poursuivent leurs opérations de ratissage dans les quartiers sud-ouest de la ville, où les mutins restent retranchés depuis l'échec du coup d'Etat du 28 mai. Selon les autorités, qui estiment le nombre des rebelles à environ une centaine, l'armée contrôle la capitale. Toutefois, les mutins, que l'on dit puissamment armés, ont annoncé qu'ils n'attendent que le feu vert du général André Kolingba pour attaquer. La tête de l'ancien homme fort du pays, auteur présumé du putsch avorté, a été mise à prix par l'actuel président, Ange-Félix Patassé, qui a offert une récompense de 250 000 francs à quiconque ramènera l'ancien chef militaire "mort ou vif".

Concernant la présence de soldats libyens à Bangui, le gouvernement du président Patassé a reconnu qu'ils y séjournaient "à la demande de l'Etat centrafricain". D'autre part, des soldats du Front de libération du Congo (FLC ou MLC) de Jean-Pierre Bemba, venus en voisins prêter main forte aux troupes du président Patassé, ont pillé les quartiers sud-est de Bangui. "C'est une véritable mise à sac", a confié un témoin à l'AFP. Les pillards seraient de très jeunes mercenaires du FLC qui traversent ensuite le fleuve en pirogue pour ramener leur butin en République démocratique du Congo (RDC), où ils mènent une guerre contre le régime de Kinshasa. De son côté, le gouvernement centrafricain a démenti toute opération de nettoyage ethnique dans la capitale, affirmant que "seuls les auteurs du coup d'Etat et leurs complices sont recherchés". Or, selon le quotidien sud-africain "Business Day", certains témoignages avaient fait état de massacres contre des membres de l'ethnie Yakoma, à laquelle appartient l'ancien président André Kolingba, qui avait été battu par Patassé aux élections de 1993. Côté humanitaire, il est clair que les événements actuels ont un effet désastreux sur la population civile. On déplore plusieurs centaines de morts, et environ 40 000 habitants des zones bombardées auraient fui leurs domiciles.

Interrogé lundi soir à Kinshasa, l'ambassadeur de Centrafrique en RDC n'a pas démenti la présence de rebelles du FLC à Bangui, se contentant de noter : "Nous n'avons pas sollicité de façon formelle une aide quelconque." L'ambassadeur avait été convoqué par le gouvernement de Kinshasa à propos de ce soutien qui, selon le diplomate centrafricain, n'aura "aucun impact" sur les relations entre Bangui et Kinshasa. "Quand votre maison brûle et qu'un voisin vous propose de l'aide, on ne la refuse pas", s'était-il justifié.

Dans son éditorial, "Le Phare" de Kinshasa estime que "l'intervention spectaculaire de Jean-Pierre Bemba en Centrafrique a apporté la preuve que ses troupes ont conservé une incroyable capacité de nuisance". Le journal a recueilli la déclaration d'un haut responsable de Kinshasa selon lequel "c'est l'ultime et irréfutable preuve que le président Patassé est en intelligence avec nos ennemis" ennemis déjà soutenus par deux autres voisins de la RDC : le Rwanda et l'Ouganda. Faisant l'analyse de cette nouvelle situation, "Le Phare" retient que, "primo, en volant au secours du pouvoir installé à Bangui, Bemba a voulu verrouiller toute la province de l'Equateur sous son contrôle, laissant clairement voir qu'il n'entendait pas 'cohabiter' avec un pouvoir qui lui soit hostile en Centrafrique. Secundo, il peut désormais compter sur l'appui du pouvoir en place à Bangui, qui lui doit sa survie." Enfin, conclut le journal, "il va falloir réaliser une fois pour toutes que la dimension de la crise congolaise est à la fois interne et externe. Et que, donc, une solution durable passe forcément par la normalisation des relations entre la RDC et ses voisins proches."


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