L'opération Sangaris prolongée, le Centrafrique reste soumis à la barbarie.

 

 

1 – Un vote massif mais dubitatif.

 

Ce mardi 25 février 2014, les parlementaires français votaient la prolongation de la présence militaire de la France en Centrafrique. Ce vote était nécessaire, au terme de la constitution, pour toute opération extérieure décidée par l'exécutif pouvant excéder une durée de 4 mois.

 

L'intervention française à Bangui ayant démarré le 5 décembre 2013, après le vote de la résolution par le Conseil nationale de sécurité autorisant un tel déploiement, le gouvernement français n'était pas obligé de saisir les parlementaires avant le 5 avril 2014. Mais ce débat s'imposait rapidement, et avait valeur de test, au moment où le doute s'installait aussi bien sur les objectifs de l'opération, sur sa durée autant que sur ses chances de succès.

 

Si l'on met de côté les postures obligées de politique intérieure, inévitables en pareille circonstance, le vote en faveur de la prolongation de l'opération sangaris est une victoire encourageante pour les militaires français et la Misca. Le vote massif effectué par les députés – 428 voix pour, 14 voix contre – favorise le redéploiement futur des militaires engagés sur le terrain et confirme l'utilité de leur mission.

 

Il n'est pas inutile de souligner la qualité et la tenue de ce débat, conforme aux traditions républicaines. Les questions ou les interpellations sont restées dans le ton qui sied à la gravité de la situation. Ni esbroufée ni tohu-bohu intempestif ne sont venus troubler les échanges. Le Premier ministre était lui-même ouvert aux critiques ; la présidente de la Commission des affaires étrangères, qui s’est entre temps rendue à Bangui à la tête d’une délégation parlementaire, prêtait de son côté main forte au gouvernement pour apporter les précisions de nature à calmer les interrogations nombreuses des parlementaires sur l’absence de l’Europe aux côtés des français.

 

Nous étions une dizaine de Centrafricains et Amis de la République centrafricaine à prendre place dans la tribune réservée au grand public sur les bancs de l'Assemblée nationale française, le mardi 25 février 2014, lors du débat consacré à la prolongation de l'opération Sangaris. Mon billet d'entrée portait le numéro 249. A l'inverse de cette présence, les principaux leaders politiques centrafricains, présents à Paris, étaient absents à ce grand débat parlementaire. Ils n’étaient pas non plus représentés, témoignant ainsi du peu de cas qu’ils consacraient au sort immédiat du peuple centrafricain.

 

A l’issue de ce débat, on aurait tort de pavoiser côté centrafricain. En effet, le vote des parlementaires français est tout à la fois un soutien mais aussi une exigence, c’est-à-dire un encouragement à redoubler d’efforts et à prendre les initiatives indispensables pour accompagner les efforts militaires des Sangaris et Misca.

 

Le vote du parlement français n’est surtout pas un quitus ni un blanc-seing inconditionnel accordé au gouvernement de transition. Ce scrutin, importantissime, réconforte sans doute les autorités de Bangui, il ne les dispense pas de l’obligation de réussir la transition.

 

C’est pourquoi, au lieu d’en appeler tous les jours au soutien massif de la communauté internationale, la présidente de transition devrait faire preuve de volontarisme et appeler le peuple au sursaut. Le président français l’a dit à demi-mot : « les salaires des fonctionnaires (non honorés depuis 5 mois) seront rapidement versés grâce à une aide des pays de la région » ! Il n’a pas dit lesquels, ni à quelles conditions. C’est donc une promesse ténue, qui ne l’engage pas.

 

2 – Les chemins escarpés de la réussite.

 

Qu’on se souvienne. Il n’y a pas si longtemps, la République du Congo du médiateur de la crise centrafricaine, le président Denis Sassou-Nguesso, a octroyé un prêt de 23 milliards de francs cfa au Centrafrique. Si le montant est vérifié, cette somme permettait de solder les salaires et traitements des fonctionnaires centrafricains. En effet, la masse salariale mensuelle de la fonction publique s’établissant aux alentours de 2,7 à 3,2 milliards de francs Cfa, le prêt congolais pouvait permettre de payer les fonctionnaires centrafricains pendant au moins huit mois.

Or ces mêmes fonctionnaires accusent un arriéré de salaires de six mois !

Dès lors, des questions se posent sur la destination donnée à l’aide congolaise. Il appartient au gouvernement de transition de faire la lumière sur les dépenses assises sur ce budget, car on ne peut impudemment continuer à faire le tour des capitales africaines pour quémander des rallonges budgétaires.

 

On eût aimé que le pays fusse capable, à travers sa politique budgétaire et fiscale, de prendre en charge directe les émoluments de ses fonctionnaires afin de mettre ces derniers à l’abri du besoin, de la tentation, des rapines ou des indélicatesses. L’Etat centrafricain doit être capable de solder le traitement de chaque fonctionnaire là où il se trouve ; ne pas obliger les uns et les autres à se rendre à Bangui pour percevoir leurs viatiques. C’est à ce prix que les autorités publiques pourront exiger des agents de l’Etat qu’ils soient présents et efficaces dans leur poste. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas ; la RCA, c’est Bangui et le désert centrafricain.

 

Ainsi, le chemin escarpé de la réussite du gouvernement de transition passe par la gestion, au centime près, des aides et contributions financières dont il sera le dépositaire au nom du peuple centrafricain. Ces aides ne doivent pas atterrir sur des comptes bancaires en Suisse ou dans les paradis fiscaux, comme cela a été le cas dans un passé récent.

 

Ces soutiens financiers doivent permettre au gouvernement centrafricain, au fur et à mesure du déploiement des forces de la Sangaris et de la Misca, de redéployer en même temps ses propres fonctionnaires de manière à reprendre administrativement possession du territoire.

 

Les autorités de transition doivent donc prendre les mesures indispensables :

-          pour protéger et sécuriser la filière de l’industrie du diamant, principale source immédiate de revenus budgétaires du pays,

-          pour  « fiabiliser » la procédure de liquidation des soldes des fonctionnaires par une réforme rapide et audacieuse des régies financières,

-          pour apurer les comptes des entreprises et sociétés d’Etat afin de mettre ces dernières en situation de remplir leur mission de pôles de développement.

 

Il y a en cette occurrence, de quoi travailler jour et nuit !

 

Débarrasser pour l’instant du souci de faire directement la guerre aux différents ennemis de la paix civile en Centrafrique, tâche confiée aux forces internationales, le gouvernement de transition doit inventer une administration de guerre, en faisant appel aux meilleurs de ses fils et filles.

 

Autre domaine où un succès est attendu à brève échéance, la prise en charge des victimes des différentes exactions commises aussi bien par la Séléka que par les Anti-balaka. Cette prise en charge ne doit pas seulement se résoudre à la compassion, il faut de toute urgence créer un fonds nationale de solidarité et d’indemnisation en faveur des victimes (FNSI). L’Etat centrafricain ne peut se contenter de laisser l’aide aux victimes à la seule discrétion des organisations non gouvernementales, internationales ou nationales. Il doit s’impliquer plus avant dans ce domaine.

 

Nous avions évoqué par ailleurs la nécessité de créer, par quartier ou par village, des groupes de volontaires de la paix. Il s’agit de femmes et d’hommes organisés en équipes de trois ou quatre personnes, appelées à sillonner leur quartier afin de délivrer des messages de paix, d’amour et de solidarité. C’est donc une opération de médiation locale qu’il faut organiser et conduire, et non une opération de réconciliation politique. Celle-ci serait vouée à l’échec pour l’instant.

 

Parallèlement à cette mission de médiation sociale, il convient aussi d’asseoir très vite l’autorité des magistrats de l’ordre judiciaire, à Bangui et en province, pour donner corps aux enquêtes devant conduire les criminels devant leurs juges. Cette une exigence fondamentale pour mettre fin à la politique de l’impunité et, surtout, mettre un terme aux cycles des représailles alternatives entre les différentes communautés, doit être la priorité du ministère de la Justice, une fois créé le fonds national d’aides aux victimes (FNSI).

 

A ce sujet, on peut s’étonner de la pusillanimité des autorités de transition si l’on considère qu’à ce jour aucun mandat d’amener ou d’arrêt n’a été délivré contre les vrais commanditaires des massacres commis par les anti-balaka. La même critique pointait déjà du temps du président Michel Djotodia, incapable d’ouvrir une enquête sur le sort de l’ancien ministre Charles Massi, disparu dans des conditions mystérieuses et non élucidées jusqu’à présent ; le non-lieu requis par le procureur de la République de Bangui d’alors, sous le régime du président déchu François Bozizé, étant une décision sur ordre, au terme d’une enquête bâclée.

 

Dernier point à conduire par la présidente de transition et son équipe gouvernementale, la réforme des forces armées centrafricaines et la transformation de celles-ci en une armée nationale centrafricaine. Le lynchage il y a un mois d’un homme désarmé suspecté d’être un ex-Séléka, outre la réprobation générale, a entamé le peu de crédit que l’on pouvait accorder aux Faca.

 

Cela est d’autant vrai que parmi les anti-Balaka, figurent encore de nombreux anciens soldats de la garde présidentielle ayant fait allégeance au président déchu François Bozizé. La barbarie dont ils font preuve aux côtés des criminels de droit commun qui, sous prétexte de protéger leurs champs et maisons, violent, tuent et dépècent leurs victimes musulmanes, les disqualifient totalement pour faire partie de la prochaine armée nationale centrafricaine. Un soldat, un vrai, tire pour protéger sa vie ou celle de la population civile ; il ne s’arroge pas le droit à la vengeance aveugle et indifférenciée. D’ailleurs, où est la suite réservée par le ministre de la défense à l’instruction de la présidente Catherine Samba-Panza exigeant une enquête diligente sur ce crime ?

 

On aimerait, dès la mise en place de l’Eufor-RCA, voir la désignation à la tête d’un grand corps de commandement militaire, d’un général compétent, rassembleur des officiers et hommes de troupes, capable de conduire à la réforme globale de nos armées et forces de l’ordre. Trop d’atermoiement, trop de tergiversations, trop de complaisance, trop de connivences on finit par noyauter et détruire l’esprit de corps d’une armée républicaine au sein des forces armées centrafricaines. Dans le cabinet militaire actuel de Mme Samba-Panza, les ministres-conseillers désignés à ces responsabilités ne sont pas, intellectuellement, moralement et psychologiquement, en mesure de conduire une telle réforme. Ils sont, ou trop inféodés aux régimes précédents, ou trop peu crédibles.

 

La réflexion globale sur la défense nationale est d’autant plus urgente et nécessaire que le président déchu, François Bozizé, ses fils et sa parentèle, n’ont pas encore lâché le morceau. Il se croit capable de revenir en suzerain, si tôt l’opération Sangaris terminée. Il cherchera à inoculer la haine des Français à ses partisans anti-Balaka, après avoir fait la guerre aux musulmans. La même pensée doit prévaloir du côté des anciens responsables Séléka, partis avec armes et bagages dans le nord-est du pays ou en exil à l’étranger. Les risques de partition et de guerre civile ne sont donc pas écartés dans l’immédiat.

 

3 – Du rôle de l’opposition pendant la transition.

 

L’accord de Libreville du 11 janvier 2013 avait institué une règle : accorder le poste de Premier- ministre à l’opposition démocratique, et non à la rébellion. Cette clause a été respectée aussi bien sous la présidence de François Bozizé et son parti le Kwa na Kwa, que sous la direction du président autoproclamé Michel Djotodia de l’alliance Séléka.

 

Avec la désignation de Catherine Samba-Panza, certains on pensé que le schéma devait être inversé. On comprend que le président démissionnaire de N’Djaména ait crû devoir réclamer la primature pour l’un des siens, son neveu, oubliant qu’il avait lui-même dissout la Séléka en septembre 2013.

 

On comprend moins bien le retrait ou le refus de collaborer de l’opposition démocratique. Devant cette attitude, la présidente de transition n’avait d’autre choix que celui de nommer un « technocrate » et de former un gouvernement largement compatible avec le précédent, pour gérer les affaires courantes.

En refusant de prendre part au gouvernement de transition, les responsables politiques de l’opposition démocratique, sous Bozizé, ont volontairement asséché le bassin de recrutement des ministrables, au cas où un tel bassin ait jamais existé.

 

Non remis de l’échec de leur chef de file Nicolas Tiangaye à la primature, ils ont fait un mauvais choix stratégique. Il leur appartenait, après la démission de Michel Djotodia, de prendre à bras le corps la direction du gouvernement de transition afin d’en assurer le succès et la réussite. Le peuple, qui déjà les soupçonnait d’entretenir de fortes connivences avec les ex-Séléka, leur aurait été sans doute reconnaissant de cet esprit de sacrifice.

Au lieu de penser au pays, ils ont d’abord pensé à leur réussite personnelle, préférant se réserver pour les échéances présidentielles de février 2015. Se marquant à la culotte comme des joueurs de football en ballotage défavorable, ils n’ont pas su mesurer l’importance du moment et l’attente du peuple. Ils ont joué petit bras. C’est une erreur fatale. A n’en pas douter, ce dernier se souviendra de cette défection au moment de distribuer les lauriers et les récompenses.

Ils ne pourront pas demain aller chercher l’électeur en lui promettant monts et merveilles, ainsi que des lendemains qui chantent. Le peuple ne les croit plus.

 

Il est d’ailleurs dommage qu’après la dissolution, par le premier-ministre Nicolas Tiangaye, du front pour l’annulation et la reprise des élections de 2011 (FARE), les chefs de file du rassemblement démocratique centrafricain (RDC) et du mouvement d’évolution sociale en Afrique noire (MESAN) n’aient pas sonné l’indépendance de leurs partis respectifs.

En se coalisant à nouveau avec le mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC) au sein d’une nouvelle alliance, l’alliance des forces démocratiques pour la transition (AFDT), ces deux partis limitent l’offre politique et se comportent en supplétifs d’un mouvement lui-même moribond.

 

La victoire de Madame Samba-Panza, se réclamant de la société civile, est d’abord la victoire des partisans des ex-Séléka qui sont majoritaires au CNT. C’est l’aboutissement d’une décrédibilisassions des hommes politiques centrafricains et de leurs appareils. Ceux-là devraient peut-être songer à d’autres stratégies, en acceptant de s’effacer derrière de nouveaux leaders.

 

 

Paris, le 4 mars 2014

Prosper INDO