QUESTIONS DE MÉTHODE AU SUJET DES INVESTIGATIONS FUTURES SUR LES DEUX TRAITES DES NOIRS. RÉSISTER AUX DESCRIPTIONS ERRONÉES ET AUX OUTRAGES DE LA RAISON MARCHANDE. POUR UNE HEURISTIQUE DE LA DÉCONSTRUCTION.


Écrit par Le Shemsu Maât Grégoire Biyogo, Fondateur et Directeur de l’Institut Cheikh Anta Diop, Président fondateur du Per Ankh de la Renaissance (Université panafricaineI mhotep)*. 



I. TROIS MANIERES DE RESISTER AU SILENCE ET A L’INDIFFERENCE AU SUJET DE L’EXAMEN DU PROBLEME DE L’ESCLAVAGE, DES DEUX TRAITES DES NOIRS ET DE LA NECESSAIRE REPARATION QUI S’Y ATTACHE.


Réfléchir sous le signe de la résistance, c’est inviter à recommencer radicalement à disserter sur ces sujets anciens, vieux de plusieurs centenaires, mais souvent présentés depuis, avec les mêmes lacunes, les mêmes insuffisances, les mêmes obstructions, le même cynisme, le même négationnisme, le même révisionnisme. L’acte de résistance auquel invite ce texte se donne alors comme moment dynamique visant à réfuter les faiblesses et les dévoiements élémentaires de toute recherche encore inhibée, gênée, hésitante, plus empirique que formelle, avalisant les simplifications les plus grotesques, les amalgames, les confusions souvent calculées, autour d’une question aussi décisive que l’Esclavage et les deux Traites des Noirs transsaharienne et transatlantique, lesquelles révèlent soudain la manière petitement barbare des Actes humains à l’encontre des Hommes eux-mêmes, dans des Etats tenus pour civils, démocratiques et planétarisés.... C’est aussi inviter à reformuler les définitions, à redéfinir les principales questions qui en commandent l’économie générale autant que la compréhension préliminaire, car l’on peut indéfiniment falsifier la vérité en la soumettant au régime des affirmations erronées, indémontrables, avec des raccourcis impérieux. Dès lors, on engage une recherche jurant avec des limites inacceptables, se maintenant toutefois par la force, il importe alors d’y résister, pour son déficit de documentation attestée, d’historiographie critique, de connaissances attestées, et plus encore pour sa pathétique méprise méthodologique. 

En tant que les Traites comportent des monstruosité (crimes odieux commis pendant plusieurs siècles, déportation dans des camps de concentration nazis, programme d’extermination), il s’agit d’un événement extrême, ne tolérant aucune concession heuristique, aucune falsification, mais un corps-à corps permanent avec les faits, avec l’analyse critique, l’état de la recherche, afin d’orchestrer un nouveau démantèlement des outrages de la Raison, à la manière de l’Ecole de Francfort. L’heuristique des Traites est autant inconsolable qu’irrémissible, tant les contre-vérités et les superstitions des Traites appelle une interrogation incessante, d’interminables corrections, d’incessantes rectifications, d’interminables réévaluations.


En effet, au sujet de l’événement de l’esclavage et des deux Traites négrières, il est nécessaire et impératif, aujourd’hui que les savants et érudits africains et kémites du monde entier (sans proscrire les chercheurs universalistes acquis à la Maât, d’où qu’ils soient, laquelle veut que la science soit l’Affaire triangulée de la justice, de la vérité et de la mathématique), choisissent de se pencher eux-mêmes sur cette question avec exigence, loin des passions, des pièges du manichéisme, du racialisme dogmatique, du psychologisme, en commençant par observer trois impératifs méthodologiques.


1. Résister à la prépondérance et à la naturalisation des contre-vérités sur les deux Traites, au système dogmatique de ce pseudo-savoir, en réfutant toute tendance au révisionnisme, au négativisme, à la falsification intentionnelle, aux réductionnismes, au manichéisme plat, et par-dessus tout, à l’absence de démonstration, de preuve, à l’affirmation démagogique, à la mauvaise foi. Dédogmatiser le massif de faussetés accumulées autour de ces récits hallucinants, et cependant considérés comme recevables, en dépit de leur caractère souvent non scientifique… Autant de choses que Cheikh Anta Diop a rappelées et mises en œuvre dans son livre inaugural, Nations nègres et culture, où comme René Descartes ruinant la science de son temps, il réfutait le paradigme racialiste, dogmatique et erroné sur l’Afrique, au nom de la vérité historique en usant de la démonstration, l’argumentation attestée et la réfutation. Il reste que, et le fait est significatif, Diop n’a pas produit d’ouvrages spécifique sur les Traites négrières, sans doute est-ce parce que, en prenant le taureau par les cornes en pointant d’abord le problème épistémologique de la méthode, de la rigueur de l’argumentation et de la justesse de la documentation au sujet de l’Histoire et des institutions anciennes de l’Afrique. De ce point de vue, il a ouvert la voie à toutes les autres recherches futures, pour qu’elles se conforment à l’obligation minimale de rigueur, à la démonstration, au statut de la scientificité des énoncés. C’est pourquoi les diopiens peuvent continuer son entreprise heuristique, en s’appuyant sur le travail qu’il a engagé sur la dimension méthodologique qui seule garantit l’éclosion de la vérité. C’est donc ce que nous allons envisager ici, en diopien, nous arrêtant sur la cohérence interne de l’information scientifique, de l’argumentation, et en questionnant des discours restés à peu près muets sur le sujet qui nous préoccupe : en priorité pour introduire avec méthode et gravité à la réflexion sur la question des Traites négrières et de l’Esclavage. 

-Mais de quoi s’agit-il ? Qui instruit la question ? Qu’en attend-on, au terme de sa description ? Les savants, philosophes, politologues et juristes africains et Noirs du continent comme de la Diaspora s’en sont-ils réellement saisis en termes d’équipes scientifiques, de coordination des résultats, en finançant scrupuleusement les travaux ? Existe-il à ce jour un état exhaustif de la recherche sur cette question, produit par les Africains et par les descendants de l’Afrique eux-mêmes ? Avec un regard internaliste, et nécessairement critique, autocritique, acquis à la neutralité axiologique dans l’analyse ? Avec des banques de données exigeantes, des analyses fiables, actualisées, recoupées, réévaluées ? Avec des colloques annuels ? Des débats relayés par la philosophie, le droit, la politique, l’économie, le tout encadré par des méthodes fiables ? Par exemple en posant avec pertinence le problème des dates, des chiffres, de la bibliographie autorisée, des méthodes fermes, des éléments quantitatifs au sujet des descriptions imputées, indépendamment des fausses querelles de chiffres, des polémiques oiseuses dans un phénomène qui a nié le statut d’homme aux Noirs. Il appert que nous sommes face à un immense chantier heuristique encore en gestation, lequel exige de mutualiser les moyens et les compétences des chercheurs et des Laboratoires pour produire un état de recherche exhaustif et actualisable. Il importe donc de circonscrire rigoureusement les recherches en garantissant le cadre méthodologique et la définition formelle des notions, des objets. Ici la méthode invoquée est la Déconstruction dans l’acception derridienne d’une opération de pensée qui ruine le point de vue unique, le paradigme de la science normal, investi comme la seule dominante, laquelle se reproduit invariablement, sans résoudre correctement ses problèmes, ses énigmes, contre toute forme de réfutation des connaissances accumulées mais fausses, ankylosées, ignorant tout de la différence, de l’altérité, de la variation différenciée du Même. C’est donc sur le mode de la déconstruction des vérités établies, enseignées depuis des âges sans être réfutées, que j’engage cette introduction aux recherches sur l’Esclavage et les deux Traites négrières. J’entends donc déblayer l’horizon méthodologique, autant que celui épistémologique, qui vise l’évaluation de la valeur des connaissances dominantes. J’entends montrer que le savoir sur ces questions est obsolète, et qu’il est cependant enseigné dans les Universités comme tel, quand bien même il est parfaitement irrecevable. Déconstruire ces pseudo-connaissances est l’objet de ce texte introductif.


2. Résister ici, c’est de l sorte reprendre par soi-même – et par la suite, avec les Autres, en l’occurrence ceux qui ont fini par se convaincre que cette question-là, bien qu’elle soit ciblée, emporte le destin général de l’humanité, celui de tout l’Homme. Résister, c’est dès lors reprendre la question dès le commencement, au lieu de sa déclinaison antérieure, pour la retourner autrement, la soumettre à l’épreuve de la vérité, de l’analyse logique, économique, juridique et politique, pour l’éclairer dans ses divers enjeux et ses multiples significations, pour la libérer du faisceau de préjugés qui l’entourent, la faussent, la confinent encore aujourd’hui à la polémique, au regain d’obscurantisme, au ressentiment, à la division racialiste, au mépris total de l’Autre, avec des versions falsifiées, pour le moins pauvres, approximatives, des regards idéologiques, qui prolongent le fonds philosophique désastreux qui a vu naître la question, comme si celle-ci ne relevait pas déjà assez de l’impensable, pour devoir encore la minimiser à l’extrême, et cela depuis des siècles, en en atermoyant les véritables interrogations, en en abrogeant les véritables décisions, les véritables enjeux cognitifs et politiques. Il s’agit donc de récupérer la question là où elle a été confisquée, là où elle a été noyée dans la confusion, reléguée à l’insignifiance. Mais il s’agit aussi de la regarder froidement dans la cruauté de son avènement, de son organisation, de son long déroulement œdipien – on le sait désormais, sans jamais l’avouer : il s’agit du plus long scandale de l’histoire humaine (VII è siècle-XXè siècle pour la Traite arabo-musulmane (650/652-1920), et première moitié du XVè siècle et première moitié du XIXème siècle pour la Traite christiano-transatlantique (1450-1869). 


-Reprendre la question pour elle-même, pour ce qu’elle apprend à désapprendre nos certitudes les plus aveugles, nos croyances les plus ignorantes, en s’attardant sur l’économie générale de la bestialité qui la voit naître, sur la logique marchande qui la porte de part en part, l’habite et la circonscrit, avec son programme asservissant, hiérarchisant, co-fondateur entre autres du capitalisme, avec ses effets d’amplification, selon le prisme de l’extension du commerce odieux, son espèce de mise en forme de la mondialisation avant la lettre, sa volonté de se prolonger, de recommencer sans cesse, de perdurer, de s’éterniser jusques et y compris après la prescription des Abolitions (Pacte de Vienne) à moins que ce ne fût une stratégie de contre-résistance menée par les anti-abolitionnistes, et leur grammaire des ruses d’Abolition sans cesse différées, atermoyées, la pratique étant toujours en violation des lois appelant à l’Abolition, ignorant impunément, superbement, le principe abolitionniste lui-même. L’abolition était alors ce qui n’advenait jamais de manière ferme. On n’était jamais assez abolitionniste...


3. Il y a une troisième façon de résister aux descriptions erronées des Traites négrières, autrement plus radicale, c’est en se débarrassant des illusions, des erreurs de jugement, par exemple en pensant que les Etats africains actuels ou l’UA dans une Afrique tétanisée par des Accords de coopération encore et toujours déséquilibrés, et financés par des puissances extérieures, pourraient se saisir de ce dossier et le faire aboutir… C’est pour cela que cette question est en otage dans les Etats africains postcoloniaux, qui sont eux-mêmes les produits de la Colonie, et de la Traite. Ou même le fait encore plus saugrenu de penser que ce sont les Etats européens, américains, ou arabes qui vont apporter des solutions à ces problèmes lors même que celles-ci les condamneraient à de lourdes réparations financières. Ou même le fait de ne pas se douter de l’importance de la Diaspora en Exil à qui il échoie pour une large part la Responsabilité historique de coordonner ces études, en recourant à des chercheurs, universitaires, experts compétents, à des syndicalistes et à des combattants de la liberté documentés. L’un des enjeux de cette forme de résistance est de lire et d’écrire avec précision, rigueur, et quelque distance critique l’Histoire, la science et la philosophie.



II. REFUTER 25 IDEES FAUSSES SUR LES DEUX TRAITES ET L’ESCLAVAGE DES NOIRS. 

1. La confusion entre esclavage et Traite négrière est intenable (l’un étant un phénomène observable dans les sociétés humaines depuis 2600 en Mésopotamie, sans au demeurant qu’on puisse l’établir formellement pour l’Egypte antique) et l’autre, un système politique et économique planifié chosifiant l’homme, la femme et les enfants, souvent avec le dessein inavouable – et par endroits avouable - de faire disparaître un groupe, une « race ». L’esclavage est le fait du commerce local et circulaire, les Traites le fait d’un commerce imputé de l’Extérieur, avec son économie de la déportation, un traitement visant la surexploitation économique, financière et l’extermination de ceux qui, dans le même temps fructifient sa machine… Les Traites désignent les persécutions les plus aveugles, les plus monstrueuses contre les Noirs. Mais ce ne sont jamais des opérations hasardeuses, contingentes, puisque programmées, rationalisées par les systèmes visant de gros intérêts économiques.


2. Le parallèle entre esclavage et Colonisations relève de l’amalgame. Ni par leur durée (5 siècles contre 13 siècles pour les deux Traites transatlantique et transsaharienne, tandis que la Colonisation a duré 1 siècle (18ème et 19 ème siècles), ni par leurs desseins distincts (les Traites surexploitent et vassalisent, relèguent l’être humain au rang de bête et de bien meuble (Les Codes Noirs français et espagnol) lorsque la Colonisation désapproprie et ravale l’homme à une bestialité sans droit ni terre, ni sous-sol).


3. Dire que les Traites négrières ont été le fait partagé des Arabes et des Africains d’une part, ou celui des Européens, des Américains et des Africains eux-mêmes d’autre part, est une contrevérité inacceptable, un cas stupéfiant d’ignorance et de négationnisme véhiculé par les falsificateurs, les révisionnistes, les médias réactionnaires, les positions des idéologues et des négrophobes les plus furieux (le phénomène a une origine historique, des protagonistes économiques (les Etats arabes et européens esclavagistes, et des Religions officielles (l’Islam et le Christianisme) et des propagandistes qui les ont pensées, programmées, validées, légitimées et qui en ont assuré le financement, avant d’en récolter infiniment la rente, ils ont défendu les idées désastreuses qui les sous-tendaient (gobinisme, la ruse de la « mission civilisatrice » et mensonges du projet de la perfectibilité de l’homme par le siècle des Lumières, « de jure » anti-esclavagiste et « de facto » esclavagiste, puis… une certaine dose d’hégélianisme primaire), cela suffit pour établir que la question de la Collaboration à la monstruosité par des Noirs eux-mêmes soit ingénue et stupide. Plus encore lorsqu’elle est défendue par des Noirs ayant abandonné toute forme de raisonnement logique et concédant aux anciens Maîtres aux coupables de ces crimes des complaisances tout en vociférant des inepties répétitives et insensées à l’égard des victimes.

Car même lorsqu’on voudrait établir coûte que coûte, contre les faits, cette présumée Collaboration comme le font certains historiens révisionnistes, dans le fond, rien n’enlèvera jamais que cette accusation soit définitivement absurde ; je m’en explique en m’autorisant une comparaison avec les Juifs, à propos desquels il a été établi qu’il y a eu Collaboration avec l’ennemi nazi pour combattre et « exterminer » ce peuple en tant que groupe humain spécifique. Cette Collaboration, même attestée enlève-t-elle un tant soit peu que c’est le système criminel nazi qui a commandité le forfait monstrueux de l’extermination dans les camps concentrationnaires et les chambres à gaz ? On ne peut raisonnablement faire porter et partager la responsabilité d’une telle folie aux victimes, au prétexte que des cas marginaux, contraints et terrorisés par le système criminel lui-même, aient pris part à la trahison interne, parce que terrorisés par la Terreur. Il en est de même des Traites, qui incombent aux seuls « Arabo-musulmans » et aux seuls « Christiano-euro-américains » esclavagistes d’alors, qui ont commandité l’odieux commerce qui, précisons-le, devait se solder par l’extermination des Noirs, monstruosité hitlérienne dont on parle si peu… quand bien même les faits en attestent…


4. L’idée que c’est la difficulté d’accès aux chiffres qui rend difficile l’examen du problème de l’esclavage et des Traites est tout aussi fausse, car le caractère infiniment bestial et inhumain des Traites doit au contraire rendre le travail des chiffres plus urgent, plus impérieux, plus formel.

5. Dire que la Traite orientale (en direction de l’Afrique et du Moyen-Orient) a causé plus de pertes humaines que la Traite transatlantique, même lorsque cela serait vrai, est dangereux au moins pour deux raisons : D’abord la minimisation de la cruauté mécanique, industrielle et en cela même animale de la Traite des Noirs organisée et financée par l’Europe et l’Amérique. Ensuite, le jeu scandaleux qui fait injure à la mémoire et à la souffrance subséquente des Noirs, en mettant en épochè leur martyre par des systèmes de comparaison visant à amoindrir la Responsabilité des coupables. C’est que : Traite occidentalo-chrétienne et Traite orientalo-musulmane ont fonctionné sur des modes identiques, et cela sur plusieurs points : 


-mutilation sexuelle, exactions, viols, assassinats, déportation, criminalisation, avec un programme explicite de liquidation et d’extermination de ces parfaits anti-sujets nommés « esclaves ». Le vaste empire arabo-musulman comme le Nouveau Monde et l’Europe d’alors ont tous créé, financé et défendu des systèmes esclavagistes, favorables à l’extermination des Noirs : ils ont donc été exterminationnistes. En cela, des systèmes odieux.


6. Il n’y a pas de troisième Traite qui serait inter-africaine, du fait du mal-traitement des Africains par certains de leurs compatriotes, mais deux Traites transatlantique et trans-saharienne incommensurables, incomparables en soi, et absolument uniques et non répétables dans leur monstruosité. Les ajuster à un phénomène autoritaire, au commerce des Castes, c’est faire de l’amalgame et insulte à la mémoire des victimes des Traites. 


7. Les chiffres de 11 millions d’esclaves déportés par la Traite atlantique et acheminés dans les Amériques et les îles de l’Atlantique dont 9,6 millions y seraient arrivés sont inexacts, inacceptables, comme ceux stipulant que la Traite négrière occidentale a concerné 17 millions d’esclaves. Plus fausse encore est l’idée téméraire et controuvée d’une Traite interafricaine qui s’élèverait à 50% des esclaves… (Supputations irrationnelles d’un Patrick Manning, historien américain)…


8. L’idée qu’il y aurait des Traites négrières qui se poursuivraient encore aujourd’hui est fâcheuse, odieuse, qui procède de l’amalgame pour les mêmes raisons : elle vise à minimiser le caractère incommensurable et imprescriptible (on ne peut le comparer) des deux Traites négrières, tenues à juste titre pour les plus odieuses de l’humanité, particulièrement criminelles et inhumaines.

9. L’idée donc qu’il y aurait une continuité entre Traite antique et esclavage moderne vise le même but : amalgame, confusion, refus du caractère incommensurable et barbare des Traites. Et de la souffrance des victimes.

10. Le commerce des esclaves cache toujours autre chose. Lorsque les Portugais parviennent sur les côtes du Golfe de Guinée au XVè siècle, les échanges entre l’Europe et l’Afrique, sont de trois ordres : les Européens viennent chercher des esclaves, mais aussi de l’or et de l’Ivoire. Et cela durera jusqu’au moins en 1650… (Cf. La « Révolution sucrière » en dépend.)


11. L’idée que les Traites ont été un tant soit peu profitables à l’Afrique est une aberration et une ignorance à nul autre égal : ponction démographique monstrueuse (près de 100. 000 départs par an, et ce, dès 1770), saignée des richesses, instabilité générale des institutions, sous-développement programmatique…commencés avec le XVI è siècle…


12. Autre aberration monumentale : le racisme serait la seule Affaire de l’économie, et non du racisme, lequel, a-t-on dit dogmatiquement, se serait développé ultérieurement. Or, on sait qu’un édit du Pape d’alors a recommandé de réduire en esclavage les Amérindiens, et de se tourner particulièrement vers les Noirs d’Afrique qui est daté de 1450. Il s’agit bien là d’un choix concernant le type racial noir retenu pour sa force naturelle et bestiale présupposée, qui est visé et d’un autre qui en est explicitement exonéré…


13. La Traite n’aurait pas été rentable : ceci est la sottise la plus misérable qu’il ait été donné d’entendre au titre des arguments révisionnistes, qui alimentent des contre-discours sur les Traites. L’enrichissement est intervenu sur deux plans : au plan des États esclavagistes (Angleterre, France, Norvège…) et des familles esclavagistes fructifiant l’odieux commerce. Les chiffres ici sont pour le moins controuvés et hasardeux (10 à 20%). Avec le réinvestissement dans le négoce, la pierre, la terre et l’industrie. Le système esclavagiste a été très rentable, et a enrichi les États organisateurs de l’odieux commerce. L’apogée de la Traite orientale se situe au XIXème siècle. L’apogée de la Traite atlantique au XVIII ème siècle.


14. L’idée que l’Abolition de l’esclavage procèderait de l’humanisme est une insulte à l’intelligence. L’Abolition s’explique toujours économiquement. Le parti de la rentabilité du capitalisme industriel n’a pas exclu le fait de maintenir le système esclavagiste, mais l’a accru, qui a particulièrement profité à l’Angleterre qui, à elle seule, détenait 50 % du marché négrier. Si elle énonce la première l’abolition de l’esclavage en 1807, la pratique n’y a pas disparu, mais a perduré comme partout ailleurs.


15. L’idée même d’une volonté définitive d’abolir l’esclavage est à nuancer, à relativiser. L'Angleterre qui s’y autorise n’en deviendra pas moins la grande puissance maritime, remplaçant un système odieux par un système de contrôle, avec une flotte puissante prolongeant l’infamie. 


16. Les reports intempestifs des Abolitions ne se justifient économiquement et financièrement que par la rentabilité croissante du système esclavagiste et du fait que l’abolition était coûteuse, et donc non rentable.


17. L’idée que l’Afrique aurait subi l’esclavage sans résistance est une abomination, laquelle a fait des dégâts, créé le mythe irrationnel de l’acceptation résignée de la situation d’esclaves et des Traites par les Noirs.

18. L’idée que l’Occident s’est développé en dehors de la Traite et que son essor serait son mérite propre relève de l’aberration. 


19. Même aberration au sujet de la Traite transsaharienne qui a explosé avec la production de la canne à sucre au Maroc (XVIème siècle), les grandes plantations de Zanzibar (XIXème siècle), alors donné comme le grand centre qui était le point de départ des assauts pour la capture des esclaves, comme la construction des irrigations en Irak…


20. La notion de « mémoire(s) de l’esclavage » est équivoque, qui suppose que ce phénomène ait des mémoires multiples, qui ouvrent sur des lectures polémiques et controuvées de l’Histoire. Par exemple la polémique entre certains Antillais et Africains au sujet du prétendu commerce des premiers par les seconds… Or, un tel procès, qui repose sur un anachronisme grotesque et donc sur une impossibilité historique, vise à exonérer les véritables coupables, à les laver de leur immense responsabilité, en confondant sciemment les initiateurs, défenseurs, financeurs, bénéficiaires du système esclavagistes (les Négriers) avec les victimes historiques (les Africains, l’Afrique, les Descendants d’Afrique répandus dans le monde)…

21. Le long silence académique sur les Traites serait un fait isolé en Europe, notamment en France. Cette idée est plus qu’erronée. Le fait est que depuis les deux Codes Noirs espagnols et français (1685), l’historiographie intellectuelle européenne et française a rarement mis en cause le terreau raciste sur lequel repose le système universitaire et ses corpus les plus officiels, les plus autorisés, avec leur regard essentialiste, « racialiste », paternaliste et condescendant sur les « Noirs », les Africains, les Antillais… qui participent tous de la banalisation à l’extrême des dérives juridiques des Accords de coopération[1], du Code Noir, pensé pour la première fois sous l’angle de la philosophie politique par Sala-Molins[2], qui a eu le mérite d’entrouvrir l’examen de ces questions en France, on sait qu’il devait le payer lourdement… Cette tradition remonte à très loin, elle prend une résonance désastreuse au XVIII ème siècle (où des philosophes sont en même temps esclavagistes et négriers et où les Montesquieu – de qui nous tenons une perle : le traitement des Noirs ne relèverait guère de la moralité, taxés de paresse innée !- et Voltaire – partisan épisodique de la hiérarchisation raciale et de l’infériorisation des Noirs !), aux XIXè et XXème siècles, c’est le règne du préjugé monstrueux (Renan, Jules Ferry, Teilhard de Chardin, Albert Schweitzer, jusqu’aux négrophobes récents (Hélène Carrère d’Encausse, Philippe Curtin, Alain Finkielkraut, Olivier Pétré-Grenouilleau…), jusqu’au discours essentialiste et para-logique des hommes d’Etat, reproduisant des clichés avec les thèses les plus douteuses sur l’Afrique (De Gaulle à Chirac, jusquau Discours de Dakar prononcé le 26 juillet 2007, par Nicolas Sarkozy, le parfait summum de la négrophobie irrationnelle : qui a disserté sur l’immobilisme de « l’homme africain… »). 
Autant d’impostures, de mépris, de dérives idéologiques, de violences inattendues, de réductions au non-Etre auxquels résistent à juste titre les intellectuels, chercheurs et universitaires africains. Citons entre autres sur la question qui nous préoccupe, outre l’auteur de ces lignes, Odile Tobner, J. Inikori, Walter Rodney, Louise Marie Diop-Maes, Tidiane N’diaye, Godfrey N. Uzoigwe, Pap Ndiaye, Ki Zerbo, Eboussi Boulaga, Théophile Obenga, Cheikh Anta Diop…


22. La réécriture – comme la relecture - de l’histoire de l’esclavage et de la Colonisation ne soupçonne jamais assez son parti-pris idéologique flagrant en France et en Europe. Il s’agit d’abord du récit des vainqueurs et des conquérants. Et ceci n’est pas sa moindre faiblesse. On la rapporte souvent à l’usage des Européens et des Africains vivant en Europe, sans signaler un traître mot de la version des Africains et des Noirs eux-mêmes (celle des vaincus). 


23. Théoriciens de la Traite et confusion des genres. Prendre pour immérité ce qui a de la valeur et pour inédit ce qui est chargé de contradictions. Rosa Amelia Plumelle-Uribe, a révélé qu’il y a eu des génocides blancs et non-aryens, occultés depuis 1492, sans s’apercevoir qu’elle participait d’une espèce de confusionnisme en mettant tout au même niveau de gravité et participant de la sorte, - mais le plus consciemment du monde – à la confusion calculée. 

 


-Puis, Pétré-Grenouilleau, lecteur aseptisant des Traites, qui prétend la débarrasser de poncifs, d’exagérations, pour leur substituer un usage jugé partial mais à la vérité plus que gênant, lequel traverse son œuvre... Le premier chercheur entend laver subrepticement l’immoralité de la Traite et des Négriers, le second relativise, à son corps défendant, la singularité des deux Traites. Tous deux ne se préoccupent pas toujours d’étayer les assertions par des preuves quantitatives, statistiques, par des démonstrations rigoureuses. Mais c’est l’historien qui excelle dans le genre, assuré de la diffusion forcenée de ses travaux révisionnistes à travers des médias avides de sensation, d’accommodement et de déculpabilisation empressée…


24. L’idée d’une éventuelle exonération des Réparations dues aux Traites est proprement indéfendable, absurde, démagogique, grossière dans sa mésintelligence. Elle vise à créer des divisions et à faire diversion au sein des Noirs. Que ceux qui l’ont soutenue jusqu’ici dans les rangs des victimes s’avisent d’y renoncer et de ne plus continuer de manipuler le devenir, la parole et la position des victimes. Car en droit, il n’y pas de qualification pénale et donc reconnaissance du titre de « crime contre l’humanité », sans pénalisation financière du délit. Par ailleurs, personne ne doit prendre le risque perfide de parler à la place et au nom des millions de morts africains et Noirs des Traites...

25. La situation de non reconnaissance officielle du génocide « arabo-musulman » contre les Noirs est une situation inacceptable, le commerce négrier oriental est établi, il faut en tirer toutes les conséquences, car ce crime est juridiquement, politiquement, historiquement et moralement imprescriptible. 

-Le Bakht signé par la Nubie en 652 pour négocier la paix contre les Arabes sera suivi du trafic transsaharien, lequel s’étendra du Nil jusqu’au Zambèze : chasse aux esclaves, vente des captifs, violences au-delà de l’horreur, castration, négrophobie, extermination : volonté d’anéantir les populations africaines noires, « génocide voilé »…


- Plutôt que d’espérer d’une Afrique surexploitée, frileuse, résignée, paupérisée à outrance, en situation de surexploitation et de dépendance financières, économiques et politiques, et ayant encore plusieurs Etats anti-démocratique[3] imposés et soutenus avec cynisme par des instances internationales et des Etats extérieurs supposés défendre la démocratie, les peuples, 


-Plutôt que de miser sur cette Afrique-là, qui s’est montrée parfaitement inapte à poser le problème de l’enseignement systématique de son Histoire, des Traites négrières, des trois Génocides récents et de l’impératif catégorique des réparations subséquentes, 


-il convient désormais, pour éviter le piétinement éternel de son indifférence à l’égard de son devenir autant que de son passé, de donner la responsabilité de son devenir aux instances de réflexion indépendantes, à l’instar du Per Ankh de la Renaissance qui a créé Le Groupe de Réflexion sur l’Esclavage, les Deux Traites et la Colonisation, qui a engagé des investigations serrées sur l’Histoire des Noirs et du continent africain en défendant le principe du droit à la vérité de son passé, de ses institutions, des Actes de monstruosité subis, la défense de ses intérêts propres, de ses richesses, de son environnement. Résister aux fausses descriptions de soi et sur soi, c’est aussi résister à la destruction de la vérité.

26-La Traite n’est point un acte hasardeux, étranger à une certaine forme de Raison. Mais celui que la Raison en propre a préparé, conforté, justifié, légitimé, établi comme nécessité, urgence. C’est que sous langue économique qui le façonne, le commerce triangulaire a une structure pathologique analogue à la Raison elle-même. La Traite est une invention de la Raison, par essence capturante, marchande, thanatologique, fille de l’innommable trafic. 

27-La lecture psychologisante de la Traite est contre-indiquée, tant elle est consubstantielle à l’économie générale de la capture, du trafic des humains par les Négriers, à celle du commerce le plus long et le plus odieux de l’Histoire. 

28-A propos de la rature de la question de la Traite par la philosophie. Dans le Livre IV de mon Histoire de la philosophie africaine, j’écrivais : contre toute tentative d’exonération de la Raison au sujet de la Traite : « La Traite, en tant qu’elle est le produit de la Raison est historique, au sens éminemment hégélien. La nature du problème de la Traite est marchande et rationalisante. En cela, elle est l’événement essentiel qui doit revenir à la pensée, e d’abord à la philosophie du droit, à la philosophie politique, au discours juridique, à l’économie et à l’économie politique…La question de la Traite des Noirs, d’abord esquivée par les philosophes africains excède la philosophie africaine pour s’intégrer dans l’histoire générale de la philosophie tout court… La Raison de la Traite, en définitive, c’est la Raison elle-même. » (4) 



POUR NE PAS CONCLURE…


En définitive, dans ce texte qui introduit aux conditions normatives pour mener des investigations objectives, rigoureuses et sereines sur l’Esclavage et les Deux Traites négrières…ma principale préoccupation était de déconstruire ce champ heuristique dont les connaissances sont par trop obsolètes, erronées, diluées, aseptisées, avec de nombreuses inepties autant que des contradictions. La réfutation et la déconstruction de ces contre-connaissances méritaient d’être opérées en toute froideur, pour ouvrir un nouveau paradigme, plus attentif à la description correcte des objets et à la cohérence des analyses. Le renversement du paradigme spécieux et dogmatique de l’écriture et de la lecture falsificatrice et minorante des Traites était d’autant plus urgent qu’il permet d’élucider par le prisme de la déconstruction les politiques de lectures conservatrices et réactionnaires de ce paradigme révisionniste. Par ailleurs, le révisionnisme de cette lecture instrumentalisante est de différer ad vitam aeternam la reconnaissance des crimes odieux perpétrés lors des deux Traites et l’obstruction acharnée opposée à leur réparation. C’est ici que se dévoile la fonction idéologique du savoir occidental et oriental sur ces questions, autant que le maintien consécutif de la défense et de la légitimation des Actes abominables et criminels imputés. Or, relire ces questions aujourd’hui est une chance pour l’inter-compréhension du monde, dans son obligation à prendre acte des monstruosités du passé comme du présent, commises par des Etats contre des êtres humains en tant que « races » en tant groupes stigmatisés dans sa différence raciale. Précisément pour tétaniser le spectre de leur Résurgence. Or, résister à établir la responsabilité de ces monstruosités, et s’accommoder de s’en dégager, constituent un Acte d’obstruction particulièrement grave à la vérité historique, et par conséquent au vivre-ensemble planétaire. Car, comment prétendrait-on espérer des échanges ouverts et pacifiques entre les Etats, lorsque dans le même temps, l’Histoire commune des Etats reste à ce point lézardée par des falsifications grotesques, et des dénis de vérité et de mémoire qui font outrage à la Raison ? 

C’est en cela que la reconnaissance et l’indemnisation de ces Actes monstrueux seules pourraient favoriser leur re-définition comme des Actes barbares et criminels à bannir des Etats, des continents comme de l’Histoire, des Actes à proscrire de la mémoire des peuples invités à faire monde, à coopérer autrement.


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OUVRAGES EXPLORES :


[1] Biyogo (Grégoire), Déconstruire les Accords de coopération franco-africains, Paris, L'Harmattan,
2011.


[2] Sala-Molins (Louis), Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Paris, PUF, Coll. « Pratiques théoriques », 1987.


[3] N.B. La Charte du Mandé, texte du Fara Soundjata, daté du Moyen Age : premier texte faisant office de Constitution et revendiquant le régime démocratique dans l’Histoire humaine.


[4] Histoire de la philosophie africaine, Livre IV. Entre la postmodernité et le néopragmatisme, Paris, L’Harmattan, 2005, 2007, pp. 119-120).

 

(08/05/2013)

[En préparation de la journée le 10 mai de commémoration de l'abolition de l'esclavage en France]

 

Texte dans le format pdf:
QUESTIONS DE MÉTHODE AU SUJET DES INVESTIGATIONS FUTURES SUR LES DEUX TRAITES DES NOIRS. RÉSISTER AUX DESCRIPTIONS ERRONÉES ET AUX OUTRAGES DE LA RAISON MARCHANDE. POUR UNE HEURISTIQUE DE LA DÉCONSTRUCTION.